De la confrontation : Mise en scène d’un corps amoureux

Ce juillet deux mille quinze, il faisait une chaleur étouffante lorsque par deux fois j’ai couru dans les ruelles pavées, ma robe verte plaquée contre mes épaules et mon dos nu offert au soleil brûlant. Je me suis glissée dans les couloirs de la BNF, et là, au cœur du cœur de la fête avignonnaise, sous l’égide de Yannick Butel, professeur à l’université d’Aix-Marseille et contributeur de la revue en ligne L’insensé Scènes, j’ai jeté sur le papier les quelques mots qui allaient devenir une critique de spectacle. Le texte est également en lecture ici.


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Mise en scène d’un corps amoureux
d’après Fragments d’un discours amoureux de Barthes,
mise en scène Florine Clap et Nans Pierson
Avignon, le Off - Pandora Théâtre


(Critique écrite dans le cadre des ateliers d’écriture ouverts au public – partenariat Insensé / BNF - Maison Jean-Vilar)



D’Avignon à Avignon. Florine Clap a quitté la cité des Papes pour Paris mais elle revient au bercail avec la compagnie de la Sphère Bleue. Elle y présente une forme tout à fait originale autour du texte de Roland Barthes, les Fragments d’un discours amoureux. Quand le vent de fin de journée donne un souffle nouveau à la ville alanguie, il faut courir au Pandora et se laisser porter par la rencontre fiévreuse entre les corps mouvementés.

Le mouvement pour dire l’humain

Florine Clap parle de l’empreinte humaine, des traces qu’on laisse par le mouvement, de ces choses qui nous définissent, nous construisent, nous font. Dans son projet précédent, un film documentaire intitulé « Sous le pont d’Avignon », elle usait de longs travellings intercalés de plans fixes, pour marquer son désir de saisir un espace et en son cœur, l’autre, le vivant. Nans Pierson, lui, vient de la danse. Il traque également le geste. La saccade est constamment mise en exergue dans son travail. Il n’a pas peur de mélanger les genres, il se joue des codes pour mieux réinventer son art. C’est ce qu’il a fait pour Nocturne en 2012, pièce hybride liant tableaux théâtraux et danse, dans laquelle jouait déjà Anaïs Beluze. Au croisement du cinéma, de la danse, de la musique et du théâtre, au face à face du classique et du contemporain, Nans Pierson et Florine Clap se rencontrent et leurs univers se fondent pour créer une forme nouvelle et atypique, appuyée d’un texte de Roland Barthes. Le projet n’est pas nouveau. Les deux créateurs avaient déjà travaillé sur une approche esthétique du rituel amoureux dans le cadre de « Senlis fait son festival ». L’évolution a suivi son cours et petit à petit, ils ont choisi d’ajouter les mots de Barthes à la performance et d’en faire une proposition à l’occasion de la cinquantième édition du festival Off d’Avignon Les Fragments d’un discours amoureux est un texte difficile, déjà plusieurs fois mis en scène. Du théâtre d’Arnaud Churin aux lectures de Fabrice Lucchini, en passant par la caméra amoureuse de Xavier Dolan, de nombreuses approches avaient déjà été exploitées. Cela n’arrête en rien la compagnie de la Sphère Bleue qui sait se renouveler et semble fuir avec délectation les poncifs. Plus que le sentiment amoureux, Clap et Pierson ont pris le parti de jouer avec l’état physique dans lequel transpose l’amour et comment nous composons avec. « Ces états sont le reflet de toute notre humanité » affirme la metteure en scène et c’est en quoi elle revient à ses premières expérimentations, posant un regard sur ce qu’est l’humain. Inspirés par le déséquilibre, ils montent une pièce qui traite de l’opposition entre le corps et le langage, une heure de performance dérangeante mais qui donne sens aux mots de Barthes « Ce que je cache par mon langage, mon corps le dit »

Et tout n’est qu’obsession

Dans l’obscurité de la salle, des voix lisent un texte. Elles se croisent, se superposent, s’accrochent, elles mêlent dictions et tonalités. Sur une scène à la scénographie minimaliste, trois comédiens se relaient. Rien n’est laissé au hasard : la veste rouge, la combinaison jaune, la robe bleue comme trois couleurs primaires ; les chapitres sélectionnés qui racontent le désir, la jalousie et l’abandon ; les corps vecteurs de l’émotion, désignés objets pour mieux rendre compte du rythme et la performance en trois fois trois temps, la parole – la danse et la parole – la danse. Des phrasés saccadés aux mouvements répétés, plus vite, plus fort, presque dans la violence comme si l’état d’amour n’était finalement que colère et désespérance. Le texte répété inlassablement et le bruit des membres qui se cherchent, cherchent mais ne rencontrent jamais que le vide ou les objets gisants dans le silence derrière les mots, derrière l’écho. Les souffles deviennent plus intenses et tout s’accélère dans la rengaine scandée, la même phrase dite une fois, deux fois, trois fois jusqu’à ce qu’on cesse de compter et qu’on ne se réfère plus qu’aux émotions brutes, véhiculées jusqu’à l’écoeurement. On dirait qu’il faut inscrire dans ces muscles en transe l’histoire de la souffrance qui découle de l’amour, garder la marque de ce qui a été aimé et laisse le corps à jamais transformé.

Au croisement de la parole et du corps

Florine Clap travaille sur la corrélation entre le corps et les mots. Quand les uns nomment les autres, quand les autres meurtrissent les uns, elle sait se positionner pour donner une juste place à chaque chose. La jeune femme utilise la répétition pour mieux asseoir le texte qu’elle a choisi et il y a quelque chose de fascinant dans ce rythme qui nous emporte, une percussion inattendue, une intensité troublante. Les perfomers quêtent le regard d’un autre sans fixer une seule fois le spectateur. Le vide prend toute son ampleur et étrangement, l’espace est empli, empli de solitude, empli de désespoir. C’est un cri viscéral jeté en pâture à l’indifférence. Ici, le corps semble le contour de l’absence, c’est une utilisation particulièrement pertinente du champ scénique. On regrette un peu les corps distants, automatisés quand on attendrait la fièvre, les peaux amoureuses, la langueur, le frisson qui prend racine dans la nuque et glisse jusqu’au pied, le cœur au rythme des scansions. Néanmoins, il y a autre chose qui nous sort du texte original, oubliant le travail linguistique et l’enjeu sémiologique. Il n’est plus question d’une vérité sur la rencontre des corps car au-delà des objets-corps trop lointains, il ne s’agit plus que de trouver sa voix. Quand l’autre n’existe plus, quand il n’y a pas de répondant, ce n’est plus du rapport à autrui qu’il s’agit mais d’introspection. Quelle est cette façon d’être soi, de se positionner, comment observer ses actes, ses failles, sa douleur et derrière les cris étouffés et les corps brutalisés, que veut dire exister ?


 

mardi 6 octobre 2015 , par Marie

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