DEUX OU TROIS CHOSES QUE JE SAIS D’ELLE [Auportrait d’une cinéphile]

- Monsieur, s’il vous plait, êtes-vous heureux ? (...)
- J’ai eu du bonheur, j’ai eu du malheur. J’ai eu un petit peu de tout dans ma vie. Ca ne peut pas être autrement, hein, il faut bien partager un peu.

GORGE
Est-ce que ce n’est pas ça, l’essence du cinéma ? Je crois que ce que cette passante répond au micro de Marceline Loridan-Ivens, c’est que la vie est mouvante, surprenante, parfois gaie et parfois douloureuse ; et ainsi est le cinéma, mon cinéma, celui que je construis et dans lequel je me reconnais spectatrice. Par habitude mais aussi par petite manie, je m’y rend seule. J’aime me glisser au milieu de ces bandes d’amis qui rient et se racontent, invisible parmi les invisibles, silencieu[se] et attenti[ve] dans l’épais brouillard de la vie ordinaire. La solitude précède la mise en état, la concentration nécessaire, l’ouverture du corps et de l’esprit à ce qu’ils vont recevoir. En tailleur sur les fauteuils rouges, la tête entre les mains, prête à prendre forme dans la forme, à mettre mon petit corps de chair et de mouvements à l’écoute du corps grand de l’oeuvre présentée. Parce que c’est ce qui me parle, aussi, au cinéma. La forme. Elle me raconte comment être au monde ; qu’elle dise le réel derrière un filtre coloré et chantant comme le Peau d’Âne allégorique de Demy ou se retranche derrière le Doc de Route One USA, l’alter ego comme projection du soi, qu’elle questionne la subjectivité à la façon de Rouch & Morin dans Chroniques d’un été ou appelle la lumière comme le fait si bien Audiard, la forme me dévoile, moi, spectatrice, comment l’on peut se concevoir dans un ensemble. Quand Jérôme Bonnell dans Le temps de l’aventure ou Agnes Varda dans Cléo de 5 à 7 proposent un film en temps réel – ou presque - se distinguant des récits elliptiques que j’ai l’habitude de voir, je me questionne sur mon propre rapport au temps, à la langueur, à l’espace. Je veux ralentir. Lorsque Ozon, dans chacun de ses films, esquisse une réalité teintée d’un soubresaut qui la rend dérangeante, une intervalle de la normalité, je me demande comment construire une vie dans autre chose que l’évidence. Parce que je suis cette fille prise à la gorge par l’existence, cette fille de l’incertitude comme le sont tant de jeunes gens de ma génération et que je trouve dans la forme des films, des ébauches de réponses à mes questions – ou à défaut, une esthétique du vivre.

COEUR
Evidemment, au-delà de l’aspect réfléchi et analysé, il y a l’abondance des émotions. Un film porte en lui sa petite histoire dans la grande histoire qui réunit chacun de nous. Ils questionnent l’intimité – de leur personnages et par écho, un petit peu la nôtre aussi. Du moins, en ce qui me concerne, je me sens chahutée souvent par la découverte d’autres façons de vivre, d’autres biais pour ressentir et exprimer. Il y a les petites résonances de mes douleurs de fillette abîmée quand Truffaut convoque l’enfance incomprise, l’aspiration à se construire hors du carcan familial, le regard-caméra bouffé d’émotion de Léaud en clôture des 400 coups mais aussi la violence de l’amour et l’étau des conventions dans Jules et Jim, la légèreté feinte des Chansons d’amour d’Honoré. Ceux qui ont mon âge au temps d’aujourd’hui ou d’autrefois, leurs égarements, leurs questionnements, la liberté sexuelle et amoureuse, la quête du soi, la perte de repères. Et le ventre noué, les mains qui se crispent sur des genoux serrés, voilà mon corps dans le fauteuil rouge et mon esprit bouleversé par ce que ça dit d’eux – et ce que ça dit de moi. Une fois, quelqu’un m’a murmuré nous sommes des fragilités ; la peau piquetée d’émotions et le coeur en vrac. Je suis une fragilité. Et le cinéma exacerbe cet état de fait.

VENTRE
Parce qu’il y a le monde que ça dessine, parce qu’il y a les émotions que ça révèle de nous, il y aussi ce que nous en faisons. Comment nous construisons, quelle rage finit par nous habiter, se mouvoir depuis les rues pavées quand nous disons notre refus de cette politique abusive jusqu’aux écrans de nos salles de cinéma familières ; les luttes de femmes, ou leur résignation amère dans L’une chante, l’autre pas de Varda ou La vie domestique d’Isabelle Czajka, les conflits de classe dans Une chambre en ville de Demy, le réalisme social chez Ken Loach, la hargne dans Divines de Houda Benyamina et la perpétuation de traditions mortifères narrée par Deniz Gamze Ergüven dans Mustang. Quelle que soit la façon de raconter une réalité dure, une précarité, une oppression et les moyens en face pour s’y opposer - bien souvent vainement - ils sont les échos des vraies rues, des vraies dépressions, des vraies violences sociales, des vrais conflits familiaux. Je les croise, forcément, comme nombre d’entre nous et cette colère qui m’habite s’amplifie à chaque marche, chaque récit d’ami-e, chaque triste nouvelle relayée par la presse et prend une force nouvelle quand, à l’instar du bras qui tient le mien sur la place de la République, je sens chaude contre ma peau la colère d’un-e autre et quand cette colère devient un travail, une œuvre, que l’on peut visionner, que l’on peut diffuser, dont l’on peut parler à large échelle, qui ira de pays en pays, de festival en festival ou qui restera à petite diffusion mais qui dans son refus d’une injustice, unira ceux qui la verront et réchaufferont leur cœur parce qu’ils ne se sentiront plus seuls, plus incompris, plus isolés, alors oui, je crois que le cinéma fait une partie de son job et je me sens heureuse d’être une des spectatrices de ce cinéma là.

GENERIQUE
Qu’il soit de fiction – expérimental ou non – ou documentaire, je choisis de l’investir. A chaque nouveau ticket dans ma main tremblante, chaque nouveau fauteuil rouge et jambes croisées, chaque nouvelle mimique émue sur mon visage ouvert, c’est un vertige, un plongeon total et sans retenue vers un autre monde qui m’amène et une ouverture et une résonance et les deux mêlés font du cinéma le meilleur échafaudage de mon existence ; comme je suis construis ma vie à petites touches et expérimentations depuis vingt-neuf ans, le cinéma me donne des clefs, des pistes. Il ne prend pas place dans la réalité mais permet à cette réalité de se remettre en question, de se renouveler, d’être protéiforme. Il est le plus bel outil d’ouverture aux autres, la plus belle façon de réfléchir à être au monde. J’ai entendu souvent que les spectateurs de cinéma étaient passifs : je suis persuadée du contraire. Sous une apparence placide de consommation, moi, spectatrice de cinéma – comme de nombreux autres, je n’en doute pas – je suis en mutation. Voilà un portrait de cinéphile, mais un portrait en suspens, un portrait de l’instant, une ébauche presque. Cet hiver deux-mille-dix-sept, voilà qui je suis et voilà ce que le cinéma, le rapport au cinéma disent de moi et voilà ce que j’en dis, moi, du cinéma. Une vision parcellée, évidemment, non exhaustive mais fondatrice en somme de ma petite vie immense de spectatrice.

jeudi 9 février 2017 , par Marie

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