Une jeunesse allemande - Jean-Gabriel Périot


Je profite de sa rediffusion en salle dans le cadre du Festival des Busters pour vous proposer ici un texte écrit autrefois à propos du fascinant Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot.


J’avais rédigé ces lignes avant de mettre un pied en fac de cinéma. Je n’y connaissais alors rien sinon ce que je tentais d’apprendre par moi-même. Je fais appel à votre indulgence.


Si vous désirez (re)voir le film, une séance spéciale en présence du réalisateur aura lieu DIMANCHE 14 mai à 21h, aux 3 LUXEMBOURG (Paris)


Film d’ouverture du festival de Berlin Panorama 2015, Une jeunesse allemande est un de ces matériaux composites et atypiques dont Jean Gabriel Périot semble se faire une spécialité. L’homme n’en est pas à son coup d’essai : longtemps monteur pour Canal+, Arte et France 3, il signe ici son sixième film. Une jeunesse allemande, documentaire d’un peu plus d’une heure trente, s’inscrit très clairement dans la lignée des précédents films de Périot : un projet polymorphe brassant une thématique captivante, un vertigineux travail de recherche et un montage soigné. Au travers d’images d’archives uniquement, le cinéaste et son équipe tissent des histoires dans l’Histoire et font le pari de porter au travers d’elles un regard sur cet outil qu’on appelle cinéma. Le documentariste se questionne sur l’humanité, sa fragilité, ses failles, sur comment la violence traverse l’Histoire. Il a traité les délicates thématiques du monde carcéral ou de l’univers concentrationnaire. En choisissant cette fois de parler de la Fraction Armée Rouge, ce mouvement terroriste d’extrême-gauche qui a oeuvré dans l’Allemagne des années 70, il inscrit son projet dans un continuum réflexif tout en cherchant la rupture avec l’opposition. Il s’interroge désormais sur ce qui le meut, lui. Il place ses propres valeurs politiques et sociales au coeur du questionnement.

Le cinéma comme outil révolutionnaire


C’est d’ailleurs avec Godard qui s’interroge sur le cinéma que Périot ouvre son film. Faire du cinéma, jouer des images, de l’image, de son image, c’est ce que font les membres du RAF, en cinq portraits léchés qui illustrent la première partie du film. Ils étaient journalistes, apprentis cinéastes, étaient reçus à la télévision, interviewés à la radio, ils réalisaient des courts artisanaux. Ils maîtrisaient ces dispositifs là et ne s’en cachaient pas. C’était leur outil de dénonciation : l’arme textuelle en réponse à leurs parents hitlériens, à l’Allemagne galvaudée qu’ils entendaient combattre. Meinhof, Meins, Malher, Baader, Henslit – ils étaient issus de milieux bourgeois, brillants et rhéteurs. Qu’ils aient choisi la presse papier, télévisuelle ou le film expérimental, ils cherchaient tous un mode de transmission de leurs pensées révolutionnaires. Ils s’inscrivaient dans une volonté de communication et de vulgarisation de leurs idées. Par un pointilleux travail de montage, Périot dessine dans une première partie du film le parcours de ces jeunes gens là, qui pensaient pouvoir changer le monde avec des caméras.

Une dénonciation de la construction médiatique


Un glissement laisse apparaître la seconde partie du film dès lors que la fameuse « bande à Baader » passe – fidèle à Voltairine de Cleyres – à l’action directe, basculant dans l’acte terroriste. La toile de fond se diversifie, le groupuscule n’a plus l’apanage de l’image filmée et par son montage subtil mais efficace, Périot opère une autre dénonciation : celle du traitement de l’information par les médias. A l’image marquante cherchée par Meinhof et les autres – explosions, braquages, incendies – s’oppose désormais celle orchestrée par la télévision qui permet alors – grande nouveauté de l’époque – le direct. Le documentariste nous propose un montage syncopé, panaché de JT, d’interviews politisées au rythme rapide et qui démontrent sans aucun doute le parti pris de la presse, sa volonté de scénariser l’histoire afin d’appâter le chaland.


« Analysez la télévision et interviewez-vous vous même » rétorque Ulrike Meinhof à un journaliste qui la questionne, et voilà le deuxième propos du film qui fait une judicieuse mise en abyme et questionne intelligemment le rôle des faiseurs d’images. Ouvertement dénoncé par Serge Halimi et Pierre Carles, le traitement de l’information par les médias est ici aussi mis en exergue, accentuant la question du rôle-clef que jouent les médias dans nos sociétés contemporaines. Une dynamique qui fait plus que jamais écho en ces jours où l’actualité ressemble à un vaste talk-show dans nos écrans de télévision.
« Evidemment, tout temps dévolu à la pensée, à l’argumentation, à la contradiction, à la critique n’a plus sa place dans un tel dispositif » s’exclame Jean-Gabriel Périot et c’est une affirmation que ne font pas démentir les médias d’aujourd’hui.

Faire des images pour répondre à la marche du monde


Sans une parole, ni une image filmée par lui-même, par le seul biais d’un délicat agencement d’images d’archives, Périot prend un parti et développe une thèse, une position. Il s’engage. Au prétexte de narrer l’histoire de la RAF, il nous parle ici d’image, de construction scénaristique. Il réalise un film sur le film. Ce faisant, c’est une double réponse qu’il offre à Godard : d’abord en citant Fassbinder et sa mère qui – en 1977 – se chamaillent sur la définition de démocratie, illustrant parfaitement la possibilité de faire des films, même en Allemagne, même avec une histoire lourde. Ensuite, avec son propre film, il clôt par un clin d’oeil la problématique qui introduit son documentaire : on ne cesse jamais de faire du cinéma et celui-ci est protéiforme – c’est bien ce qui en fait l’intérêt.

samedi 29 avril 2017 , par Marie

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