Cannes 2017 - Los Perros de Marcela Said (Semaine de la Critique)



Mariana ne veut pas attacher les chiens, malgré les menaces de son voisin, malgré les conseils de son mari. Elle ne veut pas attacher les chiens comme elle ne veut pas s’attacher elle-même à quoi que ce soit, à devenir adulte malgré ses quarante-deux ans, à faire un enfant, à écouter les hommes, à assumer l’entreprise familiale, à cuisiner ou regarder en face la place de son père dans les atrocités commises sous la dictature de Pinochet. Elle ne veut pas attacher les chiens et elle s’obstine. Elle botte en touche, chante des airs romantiques avec sa bonne et tient en dilettante une galerie d’art, prend des cours d’équitation, boude. Au haras, justement, sa rencontre avec un ancien colonel, entraîneur exigeant, poursuivi en justice pour crimes de guerre, fait bouger les lignes de sa petite vie bourgeoise et Mariana, d’enquêtes en réflexions, de prises de positions en actions assumées, commence à acter une recherche sur elle-même mais aussi sur le monde dans lequel elle évolue.


Après l’Eté des poissons volants (sorti en 2014) qui traitait les luttes des indiens Mapuche, Marcela Said continue d’explorer la question politique, s’éloignant de ses premiers pas documentaires pour inscrire ses récits dans la fiction. Elle garde cependant un regard acéré, dénonçant dans ses récits les travers de la bourgeoisie chilienne. « On ne le sait peut être pas assez, mais c’est tout un pan de la société civile qui a financé Pinochet et qui s’est enrichi suite à la transformation économique imposée par la dictature. Et aujourd’hui, ces personnes sont libres de toute responsabilité pénale. » Marcela Said choisit de faire de son cinéma un outil de réflexion sur la société dans laquelle elle a grandi et qu’elle questionne aujourd’hui sans compromis.


La réalisatrice signe avec ce deuxième long-métrage un beau portrait de femme qui, dans une société profondément patriarcale, se cherche malgré ses paradoxes. Elle place sa caméra sur Mariana, très justement incarnée par Antonia Zegers, symbole, donc, d’une minorité oppressée au coeur d’une structure patriarcale dans laquelle les femmes signent les papiers que leur tendent les hommes sans être invitées à les lire, les maris donnent des ordres à leurs épouses obéissantes, les pères ont le dernier mot devant leurs filles pourtant adultes. La réalisatrice aurait pu s’arrêter là mais elle choisit d’entremêler les récits et de brouiller les pistes. Elle prend le parti de placer son histoire dans un contexte politique où la question des responsabilités pendant la dictature est abordée de front : le procès judiciaire de l’ancien colonel responsable d’un camp d’internement amorce, en filigrane, le procès moral des dirigeants protégés par l’impunité liée à leur classe. Cette ligne là est suivie du côté des oppresseurs : la bourgeoisie jamais inquiétée qui possède des domaines, vit dans de grandes maisons d’architectes, les femmes oisives, les cadeaux démesurés et les goûters préparés par la domestique. En choisissant de tisser ces deux regards et ces deux grilles de lecture, en proposant des plans à la lumière basse, aux teintes sombres, un éclairage souvent fait de veilleuses, de phares de voitures, de feu qui crépite, de néons qui grésillent, Marcela Said construit un film nuancé qui, à l’instar de son héroïne, quête sa liberté et sa vérité sans y parvenir jamais. Parce-que, comme dans de nombreuses sociétés, dans le Chili du XXIème siècle on ne laisse pas plus son chien sans entrave qu’on ne fuit les normes imposées, sous peine de retrouver, dans un sous-bois, l’animal abattu.


 

mardi 23 mai 2017 , par Marie

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